Au fil du Mékong

Photo : À Pakbeng sur le Mékong, où nous avons passé la nuit (Laos, mars 2019).

De Luang Prabang (Laos) à Chiang Mai (Thaïlande)

 

Pour la dernière semaine (voire plusse) de notre voyage au Laos, Mickaël avait prévu un itinéraire idéal avec arrêts dans des villages préservés et treks en pleine nature. C’était idéal sur le papier mais c’était pas idéal avec enfants. Encore une fois, on ne voyage pas pareil à deux ou à cinq dont trois de moins de dix ans. Vraiment pas.
Et comme on apprend un peu, finalement, nous avons revu nos plans sous le sacre de la simplicité AVANT de nous embourber. Et nous avons décidé de rejoindre la Thaïlande au fil de l’eau depuis Luang Prabang, tranquillement, en long bateau lent sur le Mékong.

 

En bleu épais, notre chemin sur le Mékong de Luang Prabang à Houey Xay à la frontière thaïlandaise.
 
Sur le Mékong, entre deux rives

Fleuve de légende, avec son nom chargé de mystère, le Mékong serpente entre des rives montagneuses, rocheuses, sableuses, au moins dans le nord du Laos (pour le sud, je ne sais pas). Il est encore la principale voie de communication des villageois et des pêcheurs qui se déplacent le plus souvent en slow boats (bateaux lents), et parfois en speed boats (bateaux rapides).

Le speed boat est un genre de hors-bord à 50 km/h pour 6 à 8 personnes, très bruyant, exposé au vent, au soleil, à la pluie, et sur lequel, normalement, on embarque casqué genre bobsleigh. Parce que les speed boats sont propulsés par une bonbonne de gaz ou d’essence à l’arrière du bateau et que le Mékong est chargé d’obstacles dont les immenses cailloux rocheux ne sont pas les moindres, le moindre choc violent peut être fatal. Il y a déjà eu des morts…

Nous cherchons un truc plus tranquille et choisissons donc le slow boat en bois.

C’est une sorte de mini-péniche de 35 mètres de long, à faible tirant d’eau, qui sert d’autobus fluvial. Les Laotiens l’utilisent car il est économique et permet d’embarquer aussi les marchandises.

Notre slow boat est dédié au tourisme. Il peut accueillir un groupe de 40 personnes, mais nous ne sommes que 17 passagers, assis sur des bancs autour de petites tables, sous une toiture à claire-voie qui nous protège des rayons directs et brûlants du soleil.
Nous allons vivre ici pendant deux jours, avec une nuit dans une petite ville-étape, à mi-chemin.

 

Sur le Mékong juste avant d’arriver à Pakbeng, au soir de notre première journée. Nous naviguions sur un slow boat comme celui que l’on voit sur la photo. 

 

Deux jours sur un bateau avec trois enfants, c’est long.

Aussi, quand nous voyons monter à bord une autre famille avec sacs à dos et trois enfants qui semblent approximativement du même âge que les nôtres, nous sommes envahis par le début d’une sensation de soulagement qui fait un bond exponentiel lorsque nous entendons que les enfants parlent français !

Oh là là mais c’est folie, peut-être pendant deux jours n’allons-nous pas entendre les babi geindre qu’ils savent pas quoi faire, que c’est long, qu’ils ont pas de copains pour jouer, qu’ils en ont marre de faire toujours les mêmes jeux de cartes…

… et c’est ce qui se passe. Sur les 17 passagers, nous sommes dix, juste à deux familles. Et c’est beaucoup plusse qu’un bon moment entre enfants, parce qu’il y a les parents de ces trois enfants-là aussi, deux personnes extraordinaires, et que ça devient une belle rencontre entre adultes. Au point que nous décidons, après cette traversée du Mékong, de faire un bout de route avec eux dans le nord de la Thaïlande.
Un cadeau de la vie.
J’ai déjà eu des cadeaux depuis le début de notre voyage. Celui-là est un grand.

 

Déjeuner sur le bateau, avec la famille québécoise que nous avons rencontrée. Photo de Gabriel Soucy (qui n’est pas sur la photo, forcément puisque c’est lui qui la prend, mais c’est dommage parce qu’il a des yeux vraiment incroyables !).

 

Mais le Mékong n’avait pas fini de me surprendre.

En voyage, pour peu qu’on lâche ses repères satisfaits et qu’on ouvre grand son cœur sans préjugés dedans, on reçoit beaucoup. Les cinq sens en alerte, avec à la fois l’hyperconscience aiguisée de tout ce qui nous entoure et le recul sur notre propre vie, on reçoit tellement que ça brûle les yeux. Ça déborde le cœur aussi parfois, on dirait qu’on n’est pas équipé(e) pour autant d’émotions. Peut-être parce qu’on ne donne pas assez.

Ici et là, passant presque inaperçus dans la végétation luxuriante des berges du Mékong, quelques discrets villages vivent encore très loin du monde moderne qui est le nôtre.

 

Un village Kamu sur les rives du Mékong au petit matin.

 

Nous sommes entrés dans un village Kamu. Plus foncés de peau que les Laotiens, les Kamu sont originaires du Cambodge et constituent une minorité ethnique au Laos – moins connus que les Hmong qui vivent plus haut dans les montagnes.
J’appréhendais l’arrêt dans ce village parce que je redoutais un horrible remake de la traversée du village Sasak à Lombok, organisée sur le mode zoo humain : les Blancs viennent découvrir les Sauvages et prendre des photos.
En fait non. Ouf que non, comme dit le Marcass’.

Mais je n’ai pas pris de photos des gens pour autant. Par respect, par pudeur, par gêne, je sais pas.

Certains passagers du bateau l’ont fait : des portraits, des gros plans. Moi si je demande pas avant, si c’est pas d’un commun accord, j’ai l’impression de commettre un viol. Il faudrait que j’y réfléchisse et que j’analyse, sûrement.

 

Léo le Québécois et trois enfants du village Kamu. L’un d’eux avait attrapé un criquet géant et était très fier de le montrer à nos yeux ébahis.

 

C’était pas comme à Lombok parce que, dans ce village Kamu, nous étions, NOUS qui arrivions, une attraction pour les villageois. Une attraction et une distraction.

C’est un petit village comme les autres autour, en hauteur pour se protéger de la montée des eaux du fleuve pendant la mousson. Où il n’y a pas d’électricité. Et donc, contrairement aux autres villes mêmes pauvres du Laos, pas de télé, pas de portable, pas Internet.

Les enfants Kamu nous regardent curieusement d’abord, et puis après quelques saluts de notre part, ils rient à nos sabaï dii (bonjour) et nous répondent par des coucous de la main.

Les enfants sont très nombreux dans le village et la plupart d’entre eux sont en loques, pieds nus. Les plus jeunes complètement nus dans le sable sale.
À six ans, ils scient du bois, portent les fagots, remontent des seaux de sable ou d’eau sur la tête.
Ils dévalent les dunes en courant, un coupe-coupe de 40 cm à la main. C’est encore autre chose que la sucette sur le trampoline !

L’œil de la Petite Souris
C’est fou comme ils font confiance aux enfants !

Probablement plus que nous, oui, c’est vrai. Mais je ne suis pas sûre qu’il ne soit que question de confiance ici.
Garance a ajouté qu’elle aimerait savoir couper du bois comme les enfants du village. Lu construire un feu. Marcel caresser un cochon. À chacun ses préoccupations.
(Au moment où j’écris cet article, je pense que les trois enfants de l’autre famille du bateau ont probablement déjà expérimenté ces trois choses-là. Parce qu’ils sont Québécois 😉 )

 

Il y a une part de moi qui aurais aimé partager avec vous en images la rencontre avec ces enfants de six ans qui coupent du bois à la hache. Mais je n’ai pas pris de photos. Dans certaines circonstances, c’est plus facile de photographier un gros cochon sauvage en liberté dans le village.

 

En vérité, je ne sais pas comment les babi, les nôtres, ont intégré ce qu’ils ont vu dans ce village. Ils se sont confrontés brutalement à une extrême pauvreté et ils étaient gênés, mal à l’aise. Mais qu’est-ce qu’ils en comprennent ? Qu’est-ce qu’ils se racontent ?

Papa Écureuil leur a dit : « La société du bateau sur lequel on fait la traversée subventionne le village avec une partie de la vente de nos billets. Pour aider les habitants à mieux vivre, pour construire les grosses citernes d’eau que l’on a vues, par exemple ».
Mais la citerne d’eau, ça ne leur parle pas.

Le Grand Lièvre demande :
« Mais donc si y’a pas d’électricité, y’a pas de wifi ? ».

C’est comme ça. On peut le déplorer, mais c’est notre vie à nous, loin d’ici. Et loin de chez nous, loin de tout, le wifi prend de l’importance parce qu’il nous rapproche des autres qu’on aime. Il nous rassure aussi. Il nous rend le soir les repères qu’on abandonne la journée.

 

Les brosses à dents des enfants devant l’école, et les deux grosses citernes d’eau du village Kamu qui nous a accueillis.

 

Ce que j’espère moi, pour les babi, c’est que ce village étranger à l’opposé de ce qu’ils vivent eux au quotidien, les marque. Qu’il plante une graine dans leur tête. Et qu’ils sachent, pour les avoir vus en vrai, pour les avoir rencontrés dans leur corps, qu’il y a des enfants ailleurs dans le monde qui ne mènent pas la même existence qu’eux. Je ne veux pas les culpabiliser, c’est pas ça, mais aider à garder leur esprit et leur cœur d’enfant ouverts, entretenir leur curiosité de l’autre.

Je n’en parle pas avec eux pour l’instant, c’est trop tôt. Pour moi aussi d’ailleurs, c’est trop tôt.

 

Vue d’en haut du village Kamu. Le linge qui sèche, les poules, les cochons, les chèvres…

 

Mais ils voient bien que les enfants sont sales – qui ne le serait pas à vivre dans le sable noir et à même le sol, dans la poussière, au milieu des poules, des cochons et des chèvres ?

Ils voient bien comme l’école est rudimentaire : quelques tables et tabourets en bois, un tableau noir, point. Avec des brosses à dents plantées à l’extérieur comme sur des petits porte-manteaux, parce qu’il revient à l’école, sans doute, d’assurer un minimum d’hygiène. D’enseigner les gestes basiques qui permettent de prévenir les maladies les plus bénignes de contamination. Et en y pensant l’angoisse qui me vient c’est : comment soigne-t-on ces enfants quand ils sont malades ?

Je suis adepte des remèdes naturels, je veux dire, je suis la mère qui part en voyage avec une trousse d’une vingtaine d’huiles essentielles bien choisies, que je maîtrise, et pas grand-chose en plus : Doliprane-Spasfon-Tiorfan, c’est tout (+ 1 kg d’argile verte illite). Mais c’est parce que je sais que si ma façon ne suffit pas, j’aurai accès, immense chance, à un diagnostic et à des soins prodigués par un médecin.
Ici, quoi ?

 

Les babi dans l’école du village.

 

Les babi voient bien que la vie de ces enfants n’a rien en commun avec la leur. Quand on monte au village et qu’on croise sur le chemin cette petite fille qui nous dévisage de ses grands yeux. Silencieuse. Si sérieuse.

Je n’arrive pas à l’oublier. Pas un jour ne s’est écoulé depuis notre passage dans le village sans que je pense à elle.

Je ne l’ai pas prise en photo parce que je n’ai pas osé lui demander. Je n’ai pas eu envie.
Je ne sais pas comment elle s’appelle, elle n’a pas huit ans, pas même six. Sa vie, c’est porter son petit frère de, quoi, un an, en écharpe sur la hanche, et tenir sa petite sœur de trois ans à peine par la main pour descendre pieds nus les dunes de sable sale jusqu’au Mékong.
Et après ? Au bord du Mékong ? Le lit du fleuve est imprévisible. Les barrages lâchent l’eau sans avertissement et le niveau monte alors brusquement. Des angoisses de maman.

 

Les premières maisons en arrivant dans le village Kamu. Il faut monter depuis le fleuve.

 

Je sens que Garance est troublée aussi, qu’elle s’identifie.
C’est difficile de trouver mes propres mots pour la réconforter, alors je continue avec ce qui me vient, je lui dis : elle n’est pas née comme toi, ici et maintenant. Mais moi aussi je suis bouleversée.

Quand je remonte sur le bateau, je passe un long moment à l’arrière, toute seule. Un très long moment. Pour écrire, à la base, mais les yeux me brûlent de tout ce que je vois et de tout ce que je ressens à cet exact moment-là.

 

Photo du Mékong depuis l’arrière du bateau. C’était encore le petit matin.
 
Soleil de nuit

La vitesse est lente sur le bateau, on a le temps de se perdre dans la contemplation. Et je veux préciser tout de suite que je ne suis pas ce qu’on appelle une contemplative. Vraiment pas.
Mais les paysages sont superbes, et j’ai des yeux et un cœur, comme j’ai dit.

J’ai vu des très beaux levers de soleil sur le Mékong.

J’aurais aimé voir la lune debout aussi, sur le fleuve. Mais on ne peut pas forcer ce qui se tait, ni rattraper ce qui s’éloigne. Seulement recevoir ce qui nous est donné – et c’est déjà beaucoup. En prendre soin comme d’un trésor précieux, s’en trouver grandi(e) par la confiance, par le don. Et l’amour aussi.

La beauté de ce qui s’offre sans qu’on s’y attende est renversante.

 

Lever de soleil sur le Mékong.

 

Nous avons trouvé, un soir où nous marchions au bord du Mékong à Luang Prabang, une lune magnifique. Ronde et pleine, orange comme une boule de feu. C’était tellement beau que je voulais m’asseoir là et ne plus parler. Pleurer peut-être.
Mickaël a dit que c’était l’équinoxe du printemps. J’oublie tout le temps, ça veut dire que le jour dure le même temps que la nuit.

J’ai essayé de faire une photo de la lune parce que c’était si beau. Une belle photo comme en miroir de cette photo-là. Mais la lune c’est bien plus compliqué que le soleil, au cas où vous ne le saviez pas. Et photographier la lune c’est très difficile…

J’ai fini par trouver refuge dans les rayons de mon soleil de nuit.

Soleil de nuit, c’est le titre d’un recueil de poèmes de Prévert, publié de manière posthume.
Soleil de nuit, c’est l’amour qui veille quand tout est sombre autour. C’est la force de vie que l’on porte en soi, à l’intérieur, et qui ne brille jamais autant que lorsqu’elle rallume les braises du soleil de quelqu’un d’autre.
Enfin c’est mon interprétation. La poésie nous parle tout bas, on n’entend pas ce qu’elle murmure à l’oreille des autres.

Ma vie n’est pas derrière moi
Ni avant
Ni maintenant
Elle est dedans.

Ce sont les premiers mots de Prévert qu’on lit en exergue de ce recueil de poèmes, Soleil de nuit.
Ils m’habitent.

 

Sur le bateau avec Édith, dont les rayons du soleil sont particulièrement brillants et réchauffants. Photo de Gabriel Soucy.

 

J’ai quitté le Laos avec toute cette vie, qui n’est pas que belle, mais vibrante en moi.

De retour en Thaïlande, le contraste est saisissant. Beaucoup plus que d’arriver à Vientiane depuis Bangkok où l’on pouvait trouver, quoiqu’à une échelle bien moindre, des similitudes.
Mais glisser lentement d’un pays à l’autre sur le Mékong plutôt que de prendre l’avion accentue les différences parce qu’on s’attendrait à ce que le paysage reste immobile. Identique de chaque côté du fleuve.

L’œil de la Petite Souris
C’est riche en fait la Thaïlande !

Voilà ce qui nous frappe. La richesse, la modernité de la Thaïlande par rapport au Laos.
Alors même que les premières réflexions du Grand Lièvre débarqué dans les rues de Bangkok après trois semaines en Australie avaient été : « Ho ho… On dirait qu’on est revenus dans un pays pauvre ! ».
Comme quoi. L’idée de richesse ou de pauvreté est toute relative. On est plus pauvre que l’un mais plus riche qu’un autre. Plus cultivé ou plus ignorant aussi.

 

Vue de la chambre de notre guesthouse à Chiang Rai, en Thaïlande. Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle et que ce n’est pas la pluie mais la pollution…

 

Et puis on retrouve la gueule les affiches de Rama X et la pollution. Intense, pénétrante. Dans les yeux, la bouche, le nez, tous les pores de la peau.
L’immense majorité des gens, locaux comme Occidentaux, portent un masque. Dans la rue, les transports, mais aussi pour faire ses courses au Seven Eleven, dans les temples, et sur les photos.

J’étouffe ici. On découvre le nord du pays que l’on ne connaît pas, je devrais avoir faim de tout, et pourtant j’ai moins d’entrain. Quelque chose du Laos me manque mais je ne sais pas dire quoi.
There’s a natural mystic blowing through the air…

 

Pirogue sur le Mékong dans la brume du matin.

 

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* Odyssée Tamata *

Si vous avez un profil Facebook, rendez-vous sur la page Odyssée Tamata pour suivre cette famille formidable de Québécois que nous avons rencontrée sur le Mékong et qui fait le tour du monde avec ses trois enfants :
https://www.facebook.com/Odyss%C3%A9e-Tamata-713241802409564/

(Ou, si ça ne marche pas, tapez « Odyssée Tamata » sur Facebook, vous allez trouver mieux que moi… 😉 )

Édith écrit, Gabriel prend les photos, et c’est magnifique.
Et en plus, ils font aussi ce que je ne sais pas faire et qui rend super bien : DES VIDÉOS !
Avec le montage de Gabriel et des musiques qui claquent la pêche, ils vont vous donner envie de bouger et de partir en voyage… Même moi qui suis déjà en voyage, quand je regarde leur vidéo sur le Panama, j’ai envie de partir à Yeure !
Leurs vidéos ici : https://www.youtube.com/channel/UCD-HKTZ8_VYX5834q-flNDQ

 

Dans le village Kamu, sur les rives du Mékong. Une photo extraordinaire d’Édith qui, elle, a réussi à capter ce moment incroyable de notre arrivée dans le village…

 

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Et vous, sentez-vous votre soleil de nuit ? Savez-vous toujours ce qui vous éclaire, ce qui brille en vous et rend les autres plus beaux ?