Mes tripes & moi

Photo : Un écureuil libre et intrépide. Si vous n’en avez jamais rencontré. On ne le voit pas sur la photo mais en vrai il a peur quand il s’élance dans le vide. Son cœur bat très fort. Il frissonne.

La photo est de Benjamin Lavieu, prise dans son jardin de Toronto (Canada, janvier 2020).
Benjamin est le mari de ma cops Carole avec qui elle s’est expatriée au Canada. Je vous invite à découvrir son travail ici : https://benjaminlavieu.wixsite.com/photo
Les instants qu’il parvient à capter sont saisissants, je suis très impressionnée !

 

L’année commence dur pour certains de mes proches.

À un enterrement auquel je suis allée vendredi dernier, un de mes potes très proche et un peu philosophe aussi dont je vous ai déjà parlé ici – allez c’est facile, il y a des photos de lui sur le blog, son prénom se termine comme le mien commence et contient les mêmes lettres sauf deux consonnes pour lui et deux voyelles pour moi – ce pote-là donc, avec qui j’avais fait la route en morne plaine mais avec arc-en-ciel entier, a dit :
– À voir le monde à l’église, son bilan d’amour était bon…

C’est vrai, l’église était pleine à craquer. Et belle la leçon que nous en avons tirée. Que le bilan ne soit pas que carbone et qu’à l’heure de notre mort, ce qui compte, tout ce qui reste, c’est l’amour qu’on a donné. Reçu aussi, mais donné surtout. Tant il est vrai qu’aimer est plus fort que d’être aimé(e).

C’était comme une claque dans le dos pour se remettre debout.
Reprendre courage.
Chercher en soi ce qui est beau et ne pas tout refermer sous prétexte qu’on a pris un coup de pelle dans la face (voire un double, sans glace).

Personne n’a jamais dit que ce serait facile, comme dans cette chanson de Clara Luciani qui s’appelle Ma sœur et que j’offre ici à la mienne, de sœur, qui est remontée hier de sa nouvelle Haute-Savoie pour passer une semaine chez nous, dans la grisaille francilienne.

 

Ma sœur et moi à Paris, un mojito avant le théâtre de la Huchette (juillet 2018).

 

Personne n’a jamais dit que ce serait facile
Mais je serai là ! 

Personne ne croit en toi comme j’y crois
Personne, personne.
Je serai là même s’il ne devait rester
Personne, personne. 

Tu n’es pas seule, qu’est-ce que tu crois ?
Tu peux te reposer sur moi.
Tu n’es pas seule, écoute-moi.
Tu peux te reposer sur moi (ça ira).

 

Piste audio : Clara Luciani, Ma sœur, album « Sainte-Victoire », titre bonus 2019.

 

Personne n’a jamais dit que ce serait facile. Quand on a mal, quand on n’y croit plus, quand on se réveille seule dans la nuit avec une boule au ventre à attendre le jour qui est si long à se lever, ou encore quand on est anxieuse, débordée par ses émotions, et en même temps totalement déconnectée de soi-même, de ses désirs et de ses besoins parce que trop dépendante des autres, du regard des autres, de leur confort qui voudrait que rien ne change parce qu’alors il faudrait aussi changer.

Personne n’a jamais dit que ce serait facile, mais c’est toujours un choix.

Face aux obstacles, face à la peur, il y a ceux qui renoncent – et vieillissent – et ceux qui résistent.

Moi je sais de quel côté je veux être. Je suis mon cœur qui insiste.

Et puis, la magie du partage des moments difficiles, c’est que quand on se donne le courage de s’ouvrir aux autres, mais de s’ouvrir vraiment, loin, sur qui on est, sans masque et avec authenticité, alors souvent les autres s’ouvrent aussi. Et ils semblent comme soulagés de pouvoir le faire, au moins avec nous, et on se rend compte qu’en fait on n’est pas seul(e).

Moi je ne suis pas seule et je serai là pour ceux que j’aime, même s’il ne devait rester personne.
Personne.

 

Ma sœur, ma maman et moi (janvier 2020). Photo prise par la Petite Souris tremblotante sous 39.3 de fièvre…
 
Tes tripes, où sont-elles ?

Sinon on est en 2020 maintenant, oui ?
Donc ça fait tout juste 16 ans que j’ai, placardée au-dessus de mon ordi, une citation que je relis tous les jours. Plusieurs fois par jour.

Il y a 16 ans, quand je l’ai patafixée pour la première fois, c’était au-dessus de mon matelas par terre dans un petit bureau. À l’époque, suite à l’ouragan qui a dévasté ma vie, des vagues en furie qu’on ne peut plus arrêter, c’est un incendie, la tempête en moi, etc., je suis allée vivre pendant un an avec ma chouette et son amoureux Fred-Grand, qui se trouvaient nouvellement parents de jumeaux de quelques mois.

Et c’est d’ailleurs pour soutenir ce Grand-là que je me suis rendue vendredi à l’enterrement en forme de leçon d’amour dont je vous parlais au début de mon article.

Mais donc. Ma citation de tous les jours depuis 16 ans. Qui, quand j’ai eu un appart à moi, a migré de au-dessus de mon matelas par terre dans un petit bureau à en-dessous du verrou de ma porte d’entrée au 5e étage. Pour ne pas pouvoir faire autrement que de la relire à chaque fois que je sortais de chez moi.
Comme un mantra.

Je ressens une drôle d’émotion au moment de la partager ici avec vous. Comme si je vous montrais sous mon sein la grenade mon cœur qui tape.

 

C’est mon bureau, là où je passe des heures chaque jour (janvier 2020).

 

Bam ! Et c’est terrible mais je ne sais plus où je l’ai lue…
Je crois toujours que je la tiens de John Cassavetes, dans des ouvrages posthumes qui le racontent, l’homme qu’il était, comment il travaillait, mais un jour, un jour quand même en seize ans, j’ai voulu en être sûre et j’ai TOUT relu. Des longs entretiens compilés par Les Cahiers du Cinéma, des portraits de lui, les exercices d’admiration Anything for John, ses notes personnelles et tout : je n’ai jamais retrouvé cette phrase.
Elle date d’une époque où je ne notais pas les références complètes. Que j’aie pu faire preuve de tant de désinvolture me rend malade.
Mais enfin.

De temps en temps il faut faire quelque chose de difficile, quelque chose qui n’est pas sa tasse de thé. Histoire de vérifier si on a des tripes.

Cette non-tasse de thé n’est pas la même pour chacun de nous bien sûr. Moi déjà une tasse de thé, c’est pas du tout ma tasse de thé ! Mais je vais plus loin. Parce que je pratique depuis longtemps, je me connais bien. Je n’ai de cesse de vérifier.

Mes tripes.

Mon bilan d’amour.
Le remplir plein, donner et donner encore, parce que c’est tout ce qui restera de nous au final.

 

Affiche des Tripes viroises Michel Ruault. J’ai adoré ! (Mais je ne mange pas mes tripes, ni celles des autres. Je les admire, c’est tout.)
 
Et ta blessure, où est-elle ?

Ma cops Carole du Canada (dont le mari a pris la photo de l’écureuil intrépide en tête d’article) est là pour moi. Comme une sœur. Même aujourd’hui qu’elle est géographiquement loin, je sais que je peux m’ouvrir à elle entièrement, sans réserve et sans fausse pudeur parce que sans peur du jugement.

Elle croit en moi et j’aime à penser qu’elle serait là – même s’il ne devait rester personne.
Hier elle m’a envoyé sur WhatsApp le texte suivant.

 

« La peur », Khalil Gibran.

On dit qu’avant d’entrer dans la mer, une rivière tremble de peur.
Elle regarde en arrière le chemin qu’elle a parcouru, depuis les sommets, les montagnes, la longue route sinueuse qui traverse des forêts et des villages, et voit devant elle un océan si vaste qu’y pénétrer ne paraît rien d’autre que devoir disparaître à jamais.
Mais il n’y a pas d’autre moyen.
La rivière ne peut pas revenir en arrière.
Personne ne peut revenir en arrière.
Revenir en arrière est impossible dans l’existence.
La rivière a besoin de prendre le risque et d’entrer dans l’océan.
Ce n’est qu’en entrant dans l’océan que la peur disparaîtra, parce que c’est alors seulement que la rivière saura qu’il ne s’agit pas de disparaître dans l’océan, mais de devenir océan.

 

Le Marcass’ en vacances à la mer avec mounette et les cousins. Photo prise par ma sœur (juillet 2016).

 

L’océan est vaste, il porte ses zones d’ombre. Elles ne s’en vont pas quand la tempête s’arrête, elles se taisent et se cachent au fond. Jusqu’au prochain cyclone.

Entrer dans l’océan, ce n’est rien d’autre qu’aller à la rencontre de nous-même.
Se regarder en face et sans trembler dans le reflet que nous renvoient l’onde limpide mais aussi les ombres du fond.
Rien d’autre qu’une mer(e) avec de l’eau et des bruits dedans.

 

*****

 

Et vous, que vous inspire ce texte ?

Et ma citation ?
(Puisqu’elle n’est pas de Cassavetes, on n’a qu’à dire qu’elle est de moi… Seize ans à la lire tous les jours, je mérite de la faire mienne non ?!)