Photo : Une de mes grandes joies d’août (île de Sifnos, Grèce, août 2025).
En août, j’ai fait le plein de beau
Le plein de bon
Du repos et de la raison
L’âne que vous voyez sur la photo d’en-tête est un âne qu’on a croisé un matin de rando entre Chrissopigi et Kastro. C’est un vieux paysan aperçu plus bas en terrassement – soyons réalistes, appelons-le Nikos – qui l’a bâté et envoyé à un autre vieux paysan – disons Yorgos. Et l’animal avance, tout seul. Frappé par la lenteur. S’immobilise quand il nous voit parce que le sentier est trop étroit pour se croiser. Alors on se colle tous les cinq en ligne dos contre la paroi rocheuse, et l’âne passe, comme un prince. Poursuit son chemin tranquille. S’arrête pour grignoter des chardons pleins d’épines. Scronch scronch scronch.
J’aime les ânes et J’ADORE les chèvres (quoique la Petite Souris, 16 ans, m’a sermonnée que je ne dois pas dire ça parce que, « on n’adore que Dieu »).
J’adore les chèvres.
C’est ma très grande joie des vacances de les entendre bêler dans la montagne, puis les chercher du regard et peiner à les distinguer tant leurs robes se fondent à la roche.
J’adore les chèvres et la joie qui m’emplit quand, dans la caillasse tannée de soleil, j’aperçois un troupeau de chèvres avec leurs chevreaux. Mes tentatives pour m’approcher le plus près possible sans les faire fuir et sans que le bouc ne vienne me corner les fesses non plus.

(Et la blanche, vous l’avez vue ?)
Là tout de suite au moment où j’écris, j’éprouve une gratitude infinie pour la moi du mois de juillet qui s’est occupée des listes de fournitures scolaires des trois enfants ALORS QU’ELLE DÉTESTE ÇA pour que je n’aie pas à le faire à la rentrée. Merci, cœur sur toi ma sœur 🫶
Qu’au moins je n’aie pas à me gaver l’hypermarché avec ces putain de listes à la main quand toutes les cellules de mon corps sont déjà tamponnées par le stress de la rentrée. Les rendez-vous innombrables, les demandes, les milliards de trucs à prévoir, à penser, et je ne dresse pas la liste parce que : vous-même vous savez.
La brusque recontraction du temps après quatre semaines où il semblait s’être dilaté.
Quatre semaines où, jour après jour, j’ai laissé mon corps et mon esprit s’engourdir de la chaleur grecque et du bleu de la mer. Parfois le meltem soufflait si fort qu’il chassait toutes les pensées de ma tête jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la seule conscience de ma chance d’être ici.
Dans ce petit paradis des Cyclades.
Avec la conscience de ma chance vient la culpabilité de n’avoir rien fait pour la mériter, cette chance. Pourquoi moi plutôt que quelqu’un·e d’autre ?
J’ai passé l’été à me dire :
T’en as de la chance de regarder au loin l’horizon, assise à l’ombre du tamaris avec les vagues qui clapotent sur tes pieds nus.
Le tamaris est l’arbre du bord de mer dans les Cyclades, celui qui abrite du soleil et du vent les tables des tavernes. En grec, on dit αλμυρίκι (al-mi-ri-ki) ou parfois αλμυρίδα (al-mi-ri-tha), selon les régions et les dialectes.
T’en as de la chance quand ton principal sujet de préoccupation de la journée est de déterminer qu’est-ce que tu préfères toi, figues feta ou tomates feta ? (Les deux. Avec des figues avant et des figues après. Des figues tout le temps.)

Bien sûr, mon repos pendant ces vacances vient de la beauté et du calme des Cyclades.
Le soleil, la mer, le vent, les vagues, la nourriture.
Quatre semaines à ne rien manger d’autre que des tomates, du concombre, de la feta et des olives de Kalamata. Imam, revithokeftedes, spanakopita et kataifi. De la salade d’aubergines et de la salade de câpres de l’île. Du mizithra de Dimitri. Le tout arrosé de Mythos en canette en bouteille en jarre pour Mickaël, et de figues pour moi. Des figues avec ou sans feta, des figues avant, des figues après, des figues tout le temps. Bien sûr, des figues. Des figues à tous les stades de maturation : des jeunes figues, des figues en pleine force de l’âge, des figues matures comme on le dit des peaux marquées de tâches et de plis, et des figues tombées par terre, recroquevillées et séchées naturellement aux rayons du soleil grec.
MAIS.
Mais je crois qu’il n’y a pas que ça. Pas que la beauté et le calme des Cyclades, le soleil, la mer, le vent, les vagues, la nourriture. Et les figues, j’ai dit pour les figues ?

Il y a aussi qu’ici, ici à Vathi, je ne fais pas deux choses en même temps.
Les deux seules choses que je peux faire simultanément, c’est penser en même temps que je nage (au large) (loin des éclaboussures des enfants). Puis dicter les pensées dont je me souviens pour une prise de notes vocale dans mon téléphone en même temps que je suis dans le bus.
Et encore. Pas longtemps. Pas tant parce que j’ai mal au cœur dans les virages que parce que j’ai peur de mourir et qu’alors je ne veux pas que ma dernière image soit l’écran de notes de mon téléphone.
J’ai peur que le bus tombe de la falaise et qu’on meurt tous et toutes. Et c’est pas (que) à cause de mon trauma du car aux pneus sans chaînes qui a glissé en montagne sous la neige quand j’étais directrice de colo, le dernier jour, on rentrait à Paris le lendemain matin, et j’ai dû sortir les enfants un·e par un·e par la fenêtre du conducteur parce que le car était en bascule moitié sur la route moitié dans le ravin.
Non. C’est pas QUE à cause de ça.
Ni à cause de la vieille carcasse du bus, des sièges cassés, la rambarde arrachée, la porte arrière qui ferme mal, et bien sûr pas de clim (et pas de ceintures).

Si j’ai peur, c’est parce que le bus pour Vathi et Chéronissos est vraiment défoncé. Ses suspensions sont décédées au moment où la Grèce est passée à l’euro, et pourtant il est toujours là, il continue de rouler très (trop) près du sol sur les routes de montagne de l’île, surtout celle qui descend méchamment en pente dans la baie de Vathi, avec des plaquettes de freins qui n’ont jamais été changées depuis que le bus est arrivé tout droit de RDA en 1975.
Je te jure. Le bus pour Vathi et Chéronissos est tellement défoncé que même le chauffeur fait le signe de croix dans les virages. True story !
Un taxi grec nous a expliqué que les locaux appellent ce bus : le Monkey Bus. Il appartient au gouvernement grec, contrairement à la compagnie de bus privée qui dessert les villages plus grands, plus touristiques que Vathi et Chéronissos – qui sont un peu les péquenauds de l’île, Chéronissos tout au nord, Vathi tout au sud.
Je pensais au Mali, à ces autos destinées à la casse en France, qui traversent la Méditerranée et débutent une nouvelle vie sur le continent africain : on les appelle des France au revoir.

Ceci conforte ce que je vous racontais dans mon dernier article (→ Lis-moi août 2025) : les vacances à Vathi, c’est mon expérience de lâcher-prise la plus totale…
Je mange, je dors, je nage, je randonne quand vraiment je suis au max. Je lis des vrais livres en papier mais pour le reste, je me tiens très loin des écrans. Donc non, en août, je n’ai pas vu de film, pas de série, je n’ai pas écouté un seul épisode de podcast, et même pas de musique !
Voilà pourquoi je n’ai RIEN à vous recommander à écouter ce mois-ci.
Rien que le bruit des vagues, le grelot des chèvres dans la montagne et le Grand Lièvre, 14 ans, en train de chanter Y qué fue.
(¿ Y qué fue ?), no hiciste na (no hiciste na).
En août, ma chanson du matin, mon podcast du soir, ma bande-son de chaque instant, c’était ça :
Mon film, c’était ça :
(J’ADORE les chèvres. Il y avait un vent à décorner les boucs, cet après-midi-là à Chéronissos.)
Et ma série (pluri-)quotidienne, c’était ça :
¿ Y qué fue ? (¿ y qué fue ?), no hiciste na (no hiciste na)
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Et vous, que vous a apporté août ?