La peau de rouget 158 # 30 août 2026 – Les enfants sont décevant·es

Photo : À Brescia en fin d’après-midi (Italie, 27 juillet 2026). C’est le genre de photos que j’adore faire en voyage.

Les enfants sont décevant·es

Où j’apprends que « her fanny » en anglais, c’est son boul son cul. Mais ouais, Fanny.

 

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https://www.youtube.com/watch?v=mJtM7SRo6l8&list=RDmJtM7SRo6l8&start_radio=1

Selah Sue, This world, album « Selah Sue », 2011

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Salut les petits poissons !

 

Ça va ? L’eau est bonne ?
Pas comme dans l’Adriatique où j’ai mijoté lentement à petits bouillons en compagnie de 1 500 touristes italiens en slip de bain.

Il faut dire qu’en plusse de la température de l’eau, idéale pour le bain des bébés et la prolifération des légionelles, j’ai aussi pas mal bouillonné intérieurement pendant ces vacances. #PayeTesVacancesAvecTroisAdosEntre13Et17Ans. Les mères concernées, vous me savez.
Je ne vais pas vous taper la liste de tous mes bouillons intérieurs de l’été mais alors, le pompon sur la Garonne, c’est quand, au moment où j’ai réclamé qu’on me passe le premier tome des Enfants Tillerman, de Cynthia Voigt, parce que j’avais (presque) fini tous les livres que j’avais emportés, j’ai découvert que mes enfants, à qui j’avais demandé à plusieurs reprises avant de partir de prendre chacun·e un tome des Enfants Tillerman, ne les avaient pas emportés.

Pas un. Aucun.

Je ne peux pas vous expliquer à quelle profondeur j’ai été déçue. Dans quel trou noir j’ai été projetée brutalement. Déception d’autant plus profonde et plus brutale que d’abord, je n’y ai pas cru. Je ne pouvais pas y croire, c’était pas possible, j’ai cru qu’ils et elle me faisaient une blague tellement c’était inimaginable pour moi qu’ils et elle n’aient pas pris mes livres.
Ben si.

 

L’Adriatique et la plage à l’italienne, transats et parasols privés, blindée de monde du matin jusqu’au soir (Punta Marina Terme, Italie, 2 août 2026). C’est ici, dans ce pur décor à la Martin Parr, que j’ai été déçue par mes enfants.

 

Avec le choc de la déception sont venus le désarroi et le nœud dans l’estomac. La gorge qui se serre, la boule qui empêche de respirer et les ruminations en furie autour de :

 

Bien sûr ils ne m’écoutent pas, ils s’en foutent de ce que je leur dis, ma voix c’est la radio en fait, ils s’en foutent, mais moi je vais me barrer, comme ça ils verront hein, ils verront !

 

C’est ça. Ils verront. Monique était à fond, comme on voit. Elle ne m’a pas lâché d’une semelle pendant les vacances. Tous les jours sans exception, à peine j’ouvrais les yeux qu’elle enclenchait le programme, à pointer tout ce que les ados faisaient mal, ressasser les trucs qui m’avaient énervée la veille, et surtout, me rappeler qu’ils et elle étaient parti·es sans prendre les trois tomes des Enfants Tillerman que je leur avais demandé d’emporter.

La perspective de n’avoir possiblement plus rien à lire m’a plongée dans une crise de panique telle que je n’en avais pas vécu depuis longtemps (pour l’excellente raison que je m’arrange toujours pour ne JAMAIS me retrouver sans rien à lire). J’ai traversé un tourbillon d’émotions toutes plus disproportionnées les unes que les autres qui m’ont montré, s’il en était besoin (non) que j’ai encore des choses à régler avec moi-même.
Mais je ne voulais rien régler, rien regarder, je ne voulais plus les voir. Mes enfants.
Je ne voulais pas « travailler sur moi », je ne voulais pas « comprendre ce qui se jouait pour moi ». Non. Je voulais leur crier des choses méchantes.

 

So won’t you just give it up ‘cause you don’t understand
Big it up but you don’t understand

 

Selah Sue, This world, album « Selah Sue », 2011

 

Alors que je n’étais pas sortie de ma colère, ni de ma déception, encore moins de ma tristesse (à l’heure qu’il est, je ne suis pas certaine d’en être complètement sortie), mon mari – qui se trouve être aussi le père de mes trois enfants – m’a proposé de télécharger le premier tome de The Tillerman Cycle sur la liseuse. En anglais puisque, malgré ses recherches, il ne le trouvait pas en français.

Sur la liseuse. En anglais.

Je déteste la liseuse. Je ne suis pas confortable de lire en anglais.
La proposition de mon mari – qui ne savait plus quoi faire pour m’aider à remonter du trou où j’étais tombée – a eu pour effet de remettre des bûches sur le feu de ma colère envers les enfants.

Acheter la version dématérialisée des Enfants Tillerman ? En anglais ?
Alors que j’avais mûrement réfléchi à ce que je souhaitais lire cet été ?
Alors que j’avais anticipé, envoyé une demande sur le réseau RévOdoc qui relie toutes les médiathèques de mon département et permet de faire acheminer le livre, la bédé, le CD, la série, le film qu’on veut. Quand ils sont arrivés, je suis allée chercher les trois premiers tomes des Enfants Tillerman à la bibliothèque de ma commune. Vous les avez vus sur la photo d’en-tête de ma newsletter de pré-vacances.

Les trois tomes, en français.
Le jour du départ, je les avais préparés sur le banc dans l’entrée. J’ai demandé (à plusieurs reprises donc) à mes enfants d’en prendre un chacun·e dans leur putain de sac Eastpak à la con. Trois tomes trois enfants, un chacun·e.

Mais non. Que nenni. Va bien te faire cuire le cul avec tes livres préparés (et gratuits).
Et je devais maintenant payer pour lire EN ANGLAIS sur la liseuse ??

 

“She was worried that Momma had wandered off. And would not come back.” (Cynthia Voigt, The Tillerman Cycle, tome 1 – Homecoming, éd. Atheneum Books, 1981). Dans le TER de retour d’Italie (TER après le deuxième train après le premier train de Turin). Je venais de commencer ma lecture (page 7, 1%) et j’ai pris la photo où j’en étais pour l’envoyer à la lectrice qui me l’a conseillé. C’est seulement maintenant que l’ironie entre l’extrait de texte de la photo et ce que je vous raconte ici me saute aux yeux ! Please be worried.

 

Évidemment personne n’est mort – alors que dans les feux cet été en Gironde, si.
Yayoi Kusama aussi, by the way. Elle est morte. She is dead en plein cœur du mois d’août at the age of 97, dit la meuf dont on comprend à son bilinguisme vertigineux qu’elle a effectivement dû se résoudre à déchiffrer de l’anglais sur un support électronique non souhaité après une vingtaine d’années écoulées.
À apprendre quelque vocabulaire indispensable : her fanny, ses fesses, son boul, son cul.

Au moment où je vous écris ces lignes, j’ai quasiment terminé Homecoming, le premier tome des Enfants Tillerman. En quinze jours, parce que c’était les vacances et que j’étais loin de chez moi. Mais je sens que ça ne va pas durer. Que les chances que je reste concentrée à lire en anglais sur la liseuse plus de trois minutes le soir avant de m’endormir s’amenuisent à mesure que je reprends le rythme du quotidien. Sans parler de ma pile de livres à lire (en français, merci) qui ne manquera pas de gagner de la hauteur avec la rentrée littéraire et les recommandations de ce que mes ami·es ont aimé lire cet été. (Allez-y, je vous écoute.)

Évidemment que j’ai de la honte à vous raconter mon anecdote d’ultra-privilégiée qui part en vacances l’été, a des ados en bonne santé dont elle peut se plaindre parce qu’ils ne font pas ce qu’elle a demandé ET une liseuse que mon mec a achetée pour moi avant notre grand voyage mais que je n’utilise pas. D’habitude.

J’embrasse bien fort celles et ceux qui n’ont pas mon problème simplement parce qu’ils·elles n’ont pas les tals pour partir en vacances – à commencer par ma copine Adeline qui m’a soutenue sans relâche et avec beaucoup d’amour tout au long de cette terrible épreuve que j’ai traversée cet été.

 

De l’atelier de création Yayoi Kusama auquel j’ai participé le 27 janvier dernier. À ce moment-là, je pensais que l’artiste vivrait centenaire…

 

À peine revenue de vacances, j’écoute le dernier épisode du podcast de Delphine Saltel, Vivons heureux avant la fin du monde : Épisode 42 (24 juillet 2026), Faut-il renoncer aux voyages ?

Je l’ai collé dans la barre de droite de mon blog avec ce qui m’occupe en ce moment. (Est-ce que quelqu’un·e suit encore ce que je poste dans ma barre de droite ?)

 

Pourquoi on part ?
Pourquoi on ne part pas ?

 

Ce sont des questions auxquelles j’ai longuement réfléchi cet été, notamment à travers l’essai sociologique de Lucie Azéma, Les Femmes aussi sont du voyage (éd. Points, 2022), que je vous recommande vivement.

Pourquoi s’élance-t-on vers l’inconnu ?
Ou, à l’inverse, pourquoi reste-t-on dans ce qu’on connaît ?
Comment se font nos choix ? Est-ce qu’ils nous définissent ?

Qu’est-ce qui pousse ma mère qui a 73 ans à partir en trek dans l’Atlas le mois prochain, puis en trek au Népal où la montagne s’effondre en torrents de boue au mois de novembre ?
Qu’est-ce qui nous pousse et qu’est-ce qui, au contraire, nous retient ?

 

Souvent je me demande aussi : pourquoi on rentre ?

Là je suis dans les fournitures scolaires, les inscriptions aux associations sportives et les rendez-vous coiffeur-ophtalmo-orthodontiste. Mes ados sont à temps plein à la maison, full time depuis trois mois, midi et soir à table, et j’ai ma réponse : on rentre pour qu’ils et elle retournent à l’école. J’ai hâte. J’ai tellement hâte, c’est indécent comment j’ai hâte.

Cliquez sur l’image pour relire C’est quoi, partir ? (2).

 

Dernier tronçon de route avant trek dans la jungle à Krong Koh Kong (Cambodge, février 2010).

 

À celles et ceux qui aiment bien dire : oui mais… blablabla. Quelque chose.

Je vous supplie de ne pas m’infliger d’argumentaire pour la liseuse. Please, per favore. S’il vous plaît. Je SAIS que c’est très pratique, qu’elle permet d’emmener tout un tas de livres avec soi sans avoir à porter le poids d’un âne mort dans son sac et que ça c’est vraiment génial quand on voyage, en trek, sur les sommets, dans le désert, en rando et autres GR, au bout du monde.

I know, dit la meuf, je le rappelle, forcée de lire en anglais parce que ses enfants n’ont PAS écouté ce qu’elle leur avait demandé, PARCE QU’ILS ET ELLE S’EN BATTENT LES REINS DE CE QUE JE LEUR DEMANDE, VOILÀ POURQUOI.

Si j’arrivais à lâcher ma colère, j’admettrais que la seule chose que j’apprécie avec la liseuse, c’est qu’elle ne nécessite pas d’allumer la lumière pour lire. L’écran est rétro-éclairé, si vous préférez (pardon mais j’explique pour celles et ceux qui ne connaissent pas). Et force est de reconnaître que cet éclairage est tout de même extrêmement bien pensé pour les nuits d’été, quand on ne veut pas (surtout pas) attirer les moustiques, et pour toutes les autres nuits, quand on veille à côté d’un·e partenaire de lit profondément endormi·e.

Et puis pour le train de nuit, c’est très bien aussi. (Mon expérience est sans limite apparemment.)

 

À Turin, sur le parvis de l’église di Santa Maria del Monte dei Cappuccini, le premier jour des vacances (Italie, 23 juillet 2026). J’aime bien cette photo. Je la posterais sur Instagram si j’avais Instagram. Elle raconterait l’anti-story de mes vacances.

 

 

Allez, bonne rentrée !

 

Audrey Raveglia  🐡

Rien à lire en août 2026 ? Août 2025 est toujours dans la place !

 

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